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L'origine du monde : la naissance de ma petite sœur

Première naissance du projet-pilote de la maison des naissances Colette-Julien (Mont-Joli)



Nous étions le 10 juillet 1994, j'avais six ans.


En 1994, dans notre jolie maison du 2e rang du Bic, nous n'avions pas d'ordinateur – juste une très vieille machine à écrire – et fort peu de télévision – assez pour faire jouer Passe-Partout et la Petite Vie.


En 1994, pour une famille vivant près de Rimouski, sur le point d'accueillir un nouveau membre, il y avait une nouvelle option : la première maison des naissances du Québec rural ouvrait à Mont-Joli! Pour ma maman, il n'était plus question de repasser par l'hôpital.

En 1994, au Bas-St-Laurent où nous étions nouvellement relocalisés, tu n'étais pas encore là. Mais ne t'en fais pas, ô troisième sœur Desjardins, tu arriveras bien vite!


Ça avait été une journée magnifique, où nous nous étions baignées au lac sous un soleil puissant du mois de juillet. À vrai dire, je ne rappelle pas de quel lac il s'agissait, ni de la baignade d'ailleurs. Je le sais parce que ma mère me l'a raconté. Mon souvenir à moi commence dans une voiture.


Sarah et moi étions sur le siège arrière de la voiture, la « vieille » Toyota Tercel 1988, et dehors, il faisait si noir. Il était bien passé 8 heures, et parce que tu arrivais, nous n'étions pas encore couchées à cette heure tardive. Nous étions dans la voiture : papa conduisant et maman gémissant.


- Maman, crie moins fort s'il-te-plait, j'essaie de dormir.

- Excuse-moi mimi, je... OOOOooh!!!


Peut-être étais-je réellement fatiguée de la grosse journée de baignade et de soleil? Peut-être essayais-je vraiment de dormir? Mais des années plus tard, j'ai toujours la même impression. J'étais terrorisée par les mugissements que poussait ma maman adorée et qui étaient selon elle incontrôlables et qu'elle ne pouvait empêcher malgré qu'elle aurait tant voulu me laisser dormir. Je ne voulais pas vraiment

dormir. Je voulais qu'elle aille bien, et qu'elle arrête « d'avoir mal ».


Dans la voiture, elle m'expliquait qu'elle n'avait pas « mal », mais qu'elle ressentait une puissance extraordinaire dans son corps, une force bien plus grande qu'elle qui s'emparait de son être.

Papa conduisait calmement, à la vitesse réglementaire. Il semblait peu impressionné de la puissante force qu'éprouvait sa passagère et empêchait ses deux fillettes de dormir, mais il m'a témoigné qu'il cachait en réalité très bien son inquiétude, pour ne pas nous effrayer.


La maison des naissances n'était pas encore exactement officiellement ouverte au public, en ce 10 juillet 1994. Mais nous ne pouvions te convaincre d'attendre la date prévue, surtout en ce moment où tes cheveux dépassaient déjà d'entre les jambes de maman. Les sages-femmes nous attendaient, les chambres que nous avions choisies étaient prêtes. Heureusement! Mais attend, petit bébé, n'arrive pas trop vite! Nous étions encore dans la voiture, au beau milieu des champs.


Lorsqu'enfin nous nous sommes stationnés à la maison de naissance, une sage-femme est arrivée en courant.


- Accouche pas dans la voiture!


Pendant qu'elle et maman se précipitaient dans une chambre, papa menait tranquillement moi et Sarah dans l'autre, où il était entendu que nous dormirions. Cette brève visite de nos quartiers a été trop longue pour toi, petite empressée! Avant que nous ayons le temps de nous dire : « Alors, et si nous allions la voir naître, cette petite sœur? » que déjà, tes hurlements retentissaient de la chambre d'à côté. Tu ne nous avais pas attendues!


Courant rejoindre maman (...et toi!), nous nous sommes fait raconter comment maman s'était couchée sur le lit et que tu avais profité de ce moment pour te propulser hors d'elle, en glissant sur sa cuisse comme sur une glissade d'eau. Maman riait, et était si contente. Nous ne pouvions pas te bouder plus longtemps d'avoir osé arriver sans nous! Nous nous sommes réjouies à notre tour et nous t'avons câlinée. Nous avons sagement observé la sage-femme te manipuler. Il paraît que j'ai moi-même, avec prudence, coupé ton cordon ombilical. Nous avons aidé maman à faire pipi : accroupies près de la toilette, nous lui avons indiqué si c'était du sang qui coulait, ou si elle avait réussi à uriner.


Enfin, nous avons appris ton nom : Fanny.


- C'est le nom que j'ai proposé? a dit Sarah.

- C'est ça : F. A. N. N. Y. m'a épelé maman.



Et j'ai reconnu le prénom d'un personnage de notre édition préférée du magazine Popi. C'était nous qui avions trouvé ton prénom! Nos parents n'auraient pas pu nous faire plus beau cadeau. En y repensant, je suis soulagée que parmi nos suggestions, ils aient retenu ce nom-là, autrement tu aurais également pu t'appeler

«Aladdin », « Pinocchio » ou « Les 101 dalmatiens ».


Et c'était autour de cette toilette, toi dans les bras de papa, nous observant les performances urinaires de maman que j'ai réalisé que tu étais là. Tu étais vraiment là, ô sœur adorée.

Et nul n'aurait pu imaginer ce qui suivrait, tout ce que nous traverserions ensemble telles les trois mousquetaires : que toi, bébé enjoué, tu participerais déjà à nos jeux, que trois ans après cette nuit où tu étais arrivée nos parents se sépareraient, qu'à tes 7 ans, environ à l'âge que j'avais en ce 10 juillet 1994, tu accueillerais avec Sarah et moi une quatrième « demie »-soeur, Héloïse, notre d'Artagnan qui nous complèterait, que moi 18 ans, toi 12 ans, serions séparées par mon départ à l'université, à Québec, puis à Paris, et qu'à tes propres 18 ans tu me demanderais, un peu embarrassée, si je trouverais que tu me copies si tu étudiais aussi les maths à l'université.


En cette nuit d'été-là, en voyant ton petit corps de bébé fripé, qui aurait pu deviner de la jeune femme que tu deviendrais 24 ans plus tard, en ce moment où tu pars enseigner au Japon? Tu étais un miracle, et tu l'es toujours.


Et l'origine du monde, le début des temps, pour moi ce n'est pas ma propre naissance. J'ai bien des souvenirs plus tôt que celui que je rapporte ici, mais ils ne sont pas si clairs. Non Fanny, l'origine du monde, c'est ton arrivée dans ma vie.

Fanny, Sarah, Julie et Héloise

Julie Desjardins, auteure


#maisondenaissance #naissancesoeur #accouchementnaturel #accouchementphysiologique


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