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Accouchement, 1963 : l’époque où on gazait les femmes (petite violence obstétricale ordinaire)

Ma grand-mère n’a pas accouché de ses enfants.


Du moins, c’est l’impression qu’on voulait lui donner. Comme si son corps d’humaine était trop inadéquat pour donner naissance à son bébé humain. Comme s’il était nécessaire d’endormir cette femme, et toutes les femmes, au moment du petit couronnement pour finir l’extraction de ce bébé, et de tous les bébés, à grands coups de forceps.




Naissance en Gaspésie en 1942


Colette est née au son de l’angélus le 28 juillet 1942. Dans son petit village de Saint-François-d’Assise dans la Vallée de la Matapédia, les femmes accouchaient toujours à domicile, auprès de dames d’expérience : les sages-femmes de l’époque.


Sa mère, une femme forte et orgueilleuse, n’a pas transmis à sa fille un savoir de la grossesse et de l’accouchement de dentelles et de velours, mais l’a néanmoins laissée sur une impression que l’accouchement était un événement naturel, s’inscrivant dans la simplicité de la vie, et qu’il ne fallait pas en avoir peur.


C’est donc le cœur et la tête pleins de beaux rêves d’enfantement que Coco, qui se connaissait déjà une grande passion pour les bébés, a entrepris sa première grossesse. Désormais loin de sa Gaspésie natale, c’est auprès d’un médecin de la métropole qu’elle a fait son suivi, et c’est ce même médecin qui « l’a accouchée. »


Accouchement à Montréal en 1963


Le travail actif de ce premier accouchement, comme les trois suivants, Coco l’a vécu dans une salle où on avait entassée une pléiade de femmes, comme elle, en travail. Le corps infirmier ne se bousculait pas pour venir prendre connaissance de l’état de ses patientes. Et le médecin, manitou de la sauvegarde de l’humanité, ne se pointait à l’époque que pour l’extrême dernier acte : l’endormissement de la mère à la sortie du bébé. Endormir des femmes, manipuler des forceps, extraire des bébés du corps soumis et docile de leur mère.


Même si le lieu était loin d’être idyllique et l’ambiance bruyante et silencieuse tout à la fois, Coco baignait dans une telle euphorie. Et ce ne sont pas les coups de poings dans le mur d’une italienne démontrant sa douleur avec extravagance qui ont freiné son enthousiasme tout candide.


Prête à pousser, elle a été transportée dans une salle d’opération dans laquelle on s’occuperait enfin d’elle. En poussant, Coco sentait son bébé descendre, et elle se hâtait, persévérait, redoublait d’effort pour enfin rencontrer cette petite merveille si généreuse déjà de lui faire vivre pareilles émotions d’allégresse.

Et Coco était loin de se douter que sa Joanne, son bébé, une fois adulte, veillerait sur elle de la même manière qu’elle aura elle-même veillé sur elle, dans un esprit de réciprocité, de retour du balancier et de cycle généreux de la vie.

Puis, au moment où elle a enfin senti que son bébé glisserait en dehors d’elle, le corps hospitalier s’est activé tout autour, et on l’a muselé d’un masque endormant.

Parce que c’est ce qu’on faisait à l’époque. On endormait les femmes au précipice de la rencontre ultime, on tirait sur la tête des bébés avec des forceps pour les sortir du corps maternel désormais mou sous l’influence de ce gaz.


Avant que ce tourbillon ne l’emporte, Coco a eu le temps d’apercevoir, via le miroir du plafond, les plus mignons petits bouts de cheveux du monde, et de sentir le médecin lui couper le périnée et la préciosité de ce moment tout à la fois.

Et on se félicitait. On avait assurément sauvé une vie, voire deux.



Rétrospective de 2018


Et aujourd’hui, 55 ans plus tard, Coco aurait encore besoin d’être sauvée.


Sauvée de ces réminiscences qui lui mouillent toujours les yeux.

Sauvée de cette impression d’avoir été trompée, emberlificotée, volée, privée des plus beaux instants d’une vie.

Sauvée de ces souvenirs, ou peut-être faudrait-il plutôt dire, de ces absences de souvenirs…

Mais comme toute cette génération de femmes, on ne lui a pas demandé son avis, on ne lui a pas donné de choix. Autrement, il est assuré qu’elle aurait refusé de faire un roupillon à la première respiration de ses enfants. Elle aurait refusé la piqûre qui empêche la montée laiteuse qu’on plantait dans la cuisse des femmes quand elles avaient le dos tourné. Elle aurait refusé qu’on la sépare pendant des jours et des jours de sa Joanne...




Mais lorsqu’elle a finalement tenu ce premier enfant tant attendu, ma grand-mère n’a pu qu’espérer que cette époque de violence obstétricale intrinsèque soit révolue au moment où sa fille donnerait à son tour naissance : qu’il y ait alors un retour vers les accouchements doux et respectés qu’elle savait possibles.


Parce que ses convictions profondes seraient plus puissantes que ses expériences négatives.


Parce qu’à travers sa toute petite Joanne de 1963, elle pourrait reconstruire, et vivre enfin, son rêve de marche à l’amour.



Parce que c’est aussi ça, le cycle généreux de la vie.

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Véronique Foisy


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Cet article est un extrait du texte « Le secret des femmes » qui fera partie du livre Les saisons des amours : recueil de récits d’accouchement à intention physiologique qui paraîtra cet automne aux Éditions de Valois. Suivez-nous sur Facebook pour en surveiller la parution!


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